Le cimetière de Villeurbanne ou l’histoire contée par les morts

cimetière de Villeurbanne

J’ai rencontré Chantal Jane Buisson au cours de mes pérégrinations en soirées réseaux. Cette historienne passionnée a été professeur d’histoire, journaliste, chercheur : un puit de sciences comme je les aime. Elle s’intéresse à l’histoire des personnages tombés dans l’oubli et connaît le cimetière de Villeurbanne comme sa poche. Comme je suis curieuse, je lui ai demandé de me programmer une visite du vieux cimetière de Villeurbanne.

Nous nous sommes donc données rendez-vous devant la grande entrée de l’ancien cimetière de Cusset. Et là, j’ai découvert l’histoire de Villeurbanne et de Lyon à travers les personnages connus ou beaucoup moins qui y sont enterrés. J’ai envie de vous raconter cette visite qui pour une passionnée de petite et grande histoire a été un enchantement.

Vous me suivez ?

Des traditions à l’hygiénisme

Avant de commencer, il faut revenir un peu en arrière et comprendre pourquoi et comment les cimetières modernes sont conçus. Je parle de cimetière moderne pour tous les cimetières construits après le décret du 23 prairial an XII (12 juin 1804).

Le cimetière d’autrefois

Avant cette date, les catholiques -la France est, faut-il le rappeler, de confession catholique avant la séparation de l’Eglise et de l’Etat-, les catholiques donc étaient enterrés au plus près de Dieu afin d’être sous sa protection. On les enterre donc à proximité des églises, voire dans les églises. Cette dernière tradition était réservée aux riches (nobles et prélats). Les autres (enfants morts avant le baptême, juifs, protestants, prostituées… en somme, tous les « mécréants ») devaient être enterrés à l’extérieur des murs de la ville, à la sauvette. Il faut nuancer pour les juifs et les protestants : en fonction des époques, des cimetières confessionnels ou l’autorisation d’inhumation sur un terrain leur appartenant ont pu leur être consenti.

Ces coutumes posaient de réels problèmes d’hygiène. Les cimetières n’étant pas fermés, les dépouilles étant ensevelies à faible profondeur, la porte était ouverte à tous les charognards. De fait, on devait parfois enjamber des cadavres pour accéder à l’église… Ceci était sans compter la persistance pour quelques jours ou semaines de certains germes et virus après le décès. Lors des épidémies de grippe, de peste, ou de choléra, ces conditions d’hygiène empiraient l’état sanitaire de la ville.

Des changements majeurs

Lyon s’était doté d’une organisation sanitaire pour limiter l’expansion des épidémies suite à l’épisode de peste de 1628/1629 qui divisa par moitié sa population. Organisation qui empêcha d’ailleurs plusieurs épidémies de choléra de toucher Lyon. Le décret du 23 Prairial permit de renforcer les procédures sanitaires. Cela va dans le sens du courant hygiéniste qui parcourt le XIX° siècle (le Parc de la Tête d’Or en est également une illustration). Cette loi définissait les conditions de construction des cimetières, les profondeurs d’inhumation, l’obligation d’enterrer dans un cercueil… Ce décret reconnaît également la possibilité aux non catholiques d’être enterrés dans l’enceinte du cimetière de la commune. Le cimetière reste consacré (bénit par le prêtre – on est avant la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat), donc les autres communautés religieuses sont séparées, chacune dans un carré dédié à son culte délimité par une haie.

Le cimetière de Villeurbanne

L’ancien cimetière de Villeurbanne, initialement appelé cimetière de Cusset, est construit en 1864. Les villeurbannais étaient précédemment enterrés autour de l’église de Saint Julien de Cusset, actuelle Saint-Anasthase. Comme tous les cimetières, il est construit autour d’allées qui forment une croix. Son concepteur a souhaité un quadrillage régulier et des allées arborées pour copier ceux de Lyon ou Paris.

L’homme et la mort

Le décret de Prairial offre la possibilité à tout un chacun de posséder une concession. Ce privilège était réservé aux nobles avant la Révolution. Dès la première année, le cimetière de Villeurbanne va compter 170 concessions. C’est ici qu’on se rend compte de l’importance de la mort dans nos sociétés. Villeurbanne est une ville d’ouvriers, d’agriculteurs à l’époque. Les habitants n’ont pas de gros moyens pour acheter une concession et y installer des tombes extraordinaires. Et pourtant ! Lorsqu’on regarde les tombes les plus anciennes, on s’aperçoit que les plus belles, les plus richement ornées ne sont pas forcément celles des familles les plus fortunées.

J’ai questionné Chantal Jane Buisson sur le sujet. En effet, Dieu nous a fait pauvre selon les textes et l’exubérance dans la mort ne colle pas avec cette conception de l’être. Ma guide m’a répondu que les hommes dans la mort sont certes face à Dieu (je vous renvoie au jugement dernier) mais qu’ils sont aussi face aux hommes. En somme, il est nécessaire de montrer sa piété, de dire sa foi, ou à l’inverse de dire son athéisme et sa croyance qu’il n’y a rien après la mort. Cette dernière phrase vous choque peut-être mais reprenons le cour de l’Histoire. En 1901, une loi instaure une séparation stricte entre le pouvoir de l’Etat et le pouvoir religieux. Les querelles de clocher éclatent entre les pro-église, assemblés derrière le curé, et les laïques, fermement campés derrière le maire. Or tout le monde est enterré dans le même cimetière… La parole des vivants se poursuit donc sur les stèles des morts.

Un cimetière multi-confessionnel

Il faut savoir que les cimetières ne sont plus confessionnels depuis la loi du 14 novembre 1881. C’est à dire que toutes les religions cohabitent dans le même espace. Ceci pose une réelle difficulté pour les musulmans et les juifs pour lesquels l’orientation des tombes n’est pas la même que celle des carrés prévus au départ pour des chrétiens… Comme il n’y a pas de distinction parmi les défunts (les maires sont censés être neutre depuis le 5 avril 1884), les carrés confessionnels ne sont pas obligatoires. Une ouverture est faite en 2008, mais je vous laisse lire le lien suivant qui le dira mieux que moi. Dans le cimetière de Villeurbanne, les carrés juifs et musulmans existent depuis 1979.

J’ai appris avec Chantal Jane Buisson que le droit français supplante toutes les obligations religieuses. Ainsi, le cercueil est obligatoire et on est obligé d’attendre au moins 24h avant d’enterrer un mort . J’ai également appris qu’un espace est laissé vacant dans les cimetières, le terrain général, en cas de catastrophe. Je pensais avant la visite qu’une concession perpétuelle restait en l’état même lorsqu’il n’y avait plus d’héritier. Et bien non : c’est le cas tant qu’elle ne menace pas les autres sépultures. Si elle est déclarée en état d’abandon et qu’il y a un risque, elle peut être cédée à une nouvelle famille. Etonnant, non ?

Les tombes remarquables du cimetière de Villeurbanne

Si je vous parle de Jules Grandclément, d’Etienne Gagnaire, de Charles Hernu ou bien de Jean Chorel, Eugène Deruelle et Richard-Vitton, vous me direz, c’est des noms de rues lyonnaises. Oui, certes. Mais avant d’être des noms de rues, ces noms ont été ceux de grands hommes de la vie lyonnaise et villeurbannaise.

Ma guide m’a fait passer d’une tombe à l’autre, m’expliquant leur impact sur la vie locale, leur parcours, la vie publique de leur famille. L’intime, elle le connaît parfois mais son éthique lui interdit d’en parler. Saviez-vous qu’Eugène Deruelle avait été directeur du Parc de la Tête d’Or ? Elle m’a aussi indiqué des stèles ou caveaux réalisés par de grands noms de l’architecture. La tombe Barral a ainsi été conçue par Michel Roux-Spitz qui a dessiné la grande poste place Antonin Poncet et le Grand Théâtre de la Croix Rousse. Le monument à Clothilde Gallois a été réalisé par le sculpteur Poli.

Le travail de Chantal Jane Buisson est signalé par des panneaux devant les tombes remarquables. Si vous allez visiter ce cimetière, passez au bureau des concessions avant et demandez le guide « l’Essentiel : les cimetières de Villeurbanne ». Vous y retrouverez tous les grands personnages.

Voilà, notre visite est terminée pour aujourd’hui. J’espère qu’elle vous aura donné envie d’en savoir un peu plus sur ces lieux que nous fréquentons rarement mais qui sont des mines d’information sur notre passé.

Un grand merci à Chantal Jane Buisson pour cette très belle découverte.

A très bientôt pour de nouvelles aventures en terre lyonnaise.

 

Je ne m’occupe pas des recherches pour la dernière demeure mais je traite régulièrement les ventes des appartements et maisons des défunts dans le plus grand respect du disparu et de ceux qui restent. Vous pouvez me contacter via le lien suivant.

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